«Le tissu économique tout entier doit participer à cette dynamique de transformation digitale»

Le Matin : Quelle lecture faites-vous de la dynamique actuelle de la transformation digitale généralisée à tous les secteurs ?
Mohamed Saad : Nécessité est mère de l’invention comme on dit, et un certain nombre d’entreprises ont improvisé pour sauver l’année 2020, en mettant en place des processus sur le web, le mobile, mais aussi en interne (plateformes collaboratives, utilisation du Cloud, accès à distance aux systèmes d’information de l’entreprise…). Certains secteurs s’en sortent mieux que d’autres, et le champion reste le secteur financier (banques, assurances, marché des capitaux…) qui était relativement en avance, de par la nature de leurs activités qui exigent d’eux de réinventer l’expérience client, et de servir la communauté en facilitant les processus de gestion.

«Client Centric» est le maître mot autour duquel les transformations digitales se sont opérées ces derniers temps, et ceci a exigé la floraison de Market Places, une fidélisation et un engagement des clients, la conquête des réseaux sociaux et de faire de la communication digitale, le nouveau mode d’expression. L’Ausim a œuvré depuis toujours à évangéliser, sensibiliser et démontrer la valeur ajoutée du digital, tant bien que mal, mais nous aurions tant espéré voir une démarche collective, stratégique, portée par les pouvoirs publics pour inciter le tissu économique, mais aussi les établissements publics et semi-publics, à porter le digital dans l’ADN de leurs activités. Certes, aujourd’hui l’Agence de développement du digital est en cours de lancement d’un certain nombre d’actions, qui feront que dans les années à venir, la transformation numérique sera consommée en matière d’eGov, c’est-à-dire tous les processus de l’administration publique, mais le tissu économique tout entier doit participer à cette dynamique, ce qui nous fera gagner quelques points PIB, et participera aussi à créer des postes de travail, à l’instar de ce qui a été fait dans les années 2000 au niveau des activités Shore. Les entreprises marocaines étaient-elles prêtes pour prendre ce virage ? Comme cela a été dit, les entreprises marocaines ont agi ce début mars 2020 par acte de survie, et je connais plusieurs DSI qui ont passé des nuits blanches pour mettre en place l’infrastructure nécessaire, la sécurité des S.I. requise, et l’acquisition du matériel pour la continuité de l’activité. Après ce rush du mois de mars, les entreprises ont continué à parfaire leurs architectures S.I. et à lancer des projets de développement dont une partie a été réalisée en 2020 et l’autre planifiée sur les années à venir, mais nous sommes tous conscients qu’aujourd’hui l’échelle de temps est l’immédiat, ou au plus tard le «court terme». L’humanité n’est pas à l’abri d’une deuxième pandémie comme le prédisent les scientifiques et, de ce fait, les économies doivent être plus résilientes à faire face à ces accidents de la nature. Quels sont, selon vous, les principaux défis pour réussir ce chantier assez complexe ? Shumpeter dans sa grande réflexion «La destruction créatrice» disait que «Le nouveau ne sort pas de l’ancien, mais apparaît à côté de l’ancien, lui fait de la concurrence jusqu’à le ruiner». Cela veut dire que la transformation digitale ne doit pas naître du «réchauffé», comme un simple Schéma directeur des systèmes d’information, la mise en place d’un site web, d’une application mobile ou la création d’une fan page sur Facebook. La transformation digitale est beaucoup plus profonde. Cela passe d’abord par la réponse à deux problématiques qui ont fait le succès des travaux de Théodore Levitt dans les années 1960 : • La réponse à la question : Dans quel business êtes-vous ? • Les organisations sont plus centrées sur leurs produits que sur les besoins de leurs consommateurs/clients/utilisateurs/citoyens L’un des défis majeurs, si ce n’est le plus important et d’inculquer à toute l’organisation le «Client Centric», voire «Citizen Centric» quand il s’agit de l’eGov. S’en découlera, par la suite, une autre grande question «Start with Why», et cela nous permettra de comprendre la raison d’être de tout business, toute activité et tout processus à garder, optimiser ou supprimer. La transformation digitale a été médiatisée ces derniers temps comme modèle de développement, grâce aux technologies dites disruptives et avancées des 15 dernières années. Le deuxième défi que j’énumérais est la Data. La Data devient critique pour toute organisation, car : • La Data ne figure pas sur les états financiers. • Les états financiers se centrent sur les actifs physiques. • «La Data est le nouveau pétrole» : La devise d’aujourd’hui, mais c’est plus que cela : • À l’inverse du pétrole, la Data ne tarit pas. • La Data s’enrichit en la partageant, à l’inverse des actifs physiques. • La Data se bonifie avec le temps, car statistiquement, plus on en a, plus les prédictions seront fiables. • L’Intelligence artificielle, les objets connectés, et l’algorithme ne feront qu’accentuer l’effet Data d’aujourd’hui, donc les puits se rempliront davantage. La Data est le fuel des algorithmes, des logiciels, des Apps… qui engendrent à leur tour d’autres Data, donc effet exponentiel garanti. Le troisième et dernier défi que je mentionnerais est l’aptitude de toute organisation à changer son business model (modèle d’activité). Le modèle d’activité ou business model est la façon avec laquelle une institution crée, livre, et capture la valeur. Très souvent, les innovations technologiques mènent à un changement dans le comportement du consommateur et de nouveaux concurrents émergent, ce qui exige de ces institutions un changement dans leurs business model. Plusieurs organisations aujourd’hui adoptent le PAAS (Product As A Service – Le produit comme service) ; nous citerons comme exemple : • Bag Borrow ou Steal, qui sont en train de disrupter ce secteur en offrant des Sacs LVMH en prêt, moyennant une souscription mensuelle. • Le secteur automobile est en train de subir la même disruption ; Porsche vient de lancer le «Porsche Passport» qui permet, moyennant 2.000 dollars/mois, de conduire le modèle désiré en fonction du souhait du client. Au Maroc, nous avons besoin d’innovation pour adopter des business models disruptifs grâce à la Technologie pour relancer un certain nombre de secteurs d’activité, et les startups avec leurs mindsets disruptifs sont les premiers de la classe pour cet exercice. Le challenge majeur est de créer un pont de collaboration, R&D et innovation entre cette population d’entreprises et le tissu économique. Vous venez de publier les résultats de l’enquête «La maturité digitale au Maroc et les besoins en acculturation digitale». Quelles sont les principales recommandations que vous en avez tirées ? L’enquête de l’Ausim, en partenariat avec Devoteam, a suscité beaucoup d’intérêt auprès des acteurs SI et du digital. Tout d’abord, la qualité des profils des répondants qui rend les réponses plus pertinentes et proches de la réalité : plus de 11% de DG et plus de 60% de DSI et directeurs du digital de grands groupes et PME marocains. Ensuite, le succès de l’enquête tient à sa large couverture et sa représentativité des différents secteurs : Services, Industrie, Finances, Agriculture, Administrations publiques. Le digital est un «must have» : la pandémie due à la Covid-19 a accéléré le processus de maturité dans les esprits des dirigeants. Plus de 81% des répondants confirment que le digital est un avantage concurrentiel. Ceux qui avaient une stratégie digitale ou en cours de déploiement depuis quelques années avaient bien géré la période de crise en limitant l’impact sur le business. Nous pouvons citer la mise en place des e-services pour leurs clients ou du télétravail pour leurs collaborateurs. Malheureusement, certains ont subi l’effet de la crise sanitaire et du confinement, avec un impact dramatique sur le chiffre d’affaires dépassant les 50%. Le legacy est un historique qui pèse lourd sur les Assets de l’entreprise. Cela empêche l’accélération du digital et empêche même la clairvoyance dans les esprits des dirigeants, avec un impact coût/budget fort. Maintenir le Legacy pour stabiliser le business ou innover et créer de nouveaux services – à travers des canaux digitaux ? Un autre constat : les entreprises utilisent de plus en plus d’outils de collaboration et digitaux (87%). Le besoin d’acculturer les collaborateurs aux nouvelles méthodes et techniques digitales et agiles revient chez tous les dirigeants. Il ne s’agit pas seulement de former les collaborateurs, mais aussi d’intégrer l’agile dans le mode de fonctionnement au quotidien et dans les projets.
LE MATIN